Célébrités
Laissez que je vous raconte une histoire.
J'ai décidé d'aller étudier un peu en littérature en janvier, un peu voulant dire «en étudiante libre», pour faire travailler ce cerveau qui, me semble-t-il, patauge encore dans les brumes épaisses de la maternité. J'ai pensé à McGill pour la beauté du campus, oui seulement pour cela, pour la beauté. En parcourant la liste des cours et des professeurs, je tombe sur Alain Farah. Tiens Alain Farah! Celui-là même dont j'entends tout le temps parler, dont le «Pourquoi Bologne» est sur toutes les lèvres et, semble-t-il, dans toutes les chaumières, celui qui vient juste de passer à Tout le monde en parle et qui fait régulièrement chronique à «Plus on est de fous plus on lit». Bref, cette jeune star montante de la littérature, ce curieux et brillant spécimen enseigne à McGill. Fort bien, que je me dis, à McGill j'irai.
Je me mets donc à lire «Pourquoi Bologne» et voilà qu'à chaque page se cache une phrase, au moins une, sur laquelle je m'arrête pour respirer un peu et dont je me dis ah j'aurais aimé l'écrire celle-là.
Puis aujourd'hui je vais au salon du livre, ça doit bien faire une éternité que je n'y suis pas allée, et je vais m'asseoir sur une petite chaise pliante pour écouter en direct Marie-Louise Arsenault livrant son émission. Et alors que je me lève pour quitter, je le vois, LUI, Alain Farah. Je me dis que non quand même je ne vais pas faire comme tout le monde et lui dire bravo je lis votre livre et je vous trouve vraiment très très bon, non je ne vais pas faire comme tout le monde, je vais passer mon chemin, et je ravale mes éloges quand soudain Alain Farah me regarde et me dit:
Bonjour Blanche! Comment vas-tu?
Et alors que je suis là absolument stupéfaite et que je bafouille un «bien toi?» qui n'a vraiment rien de convaincant, il en rajoute en me demandant si je me souviens de lui. «Te souviens-tu de moi?»
Je maudis cette mémoire défaillante, ce handicap atroce, qui me fait oublier presque chaque être humain que je croise, pas seulement le nom, le visage aussi, c'est une plaie, c'est une plaie, c'est une plaie.
Alors je mens, je dis: bien sûr! C'est un demi mensonge, bien sûr que je me rappelle de lui, je l'ai vu à Tout le monde en parle dimanche passé.
Puis je m'enlise dans les compliments parce que, tant qu'à être là, c'est vraiment tout ce que je trouve à dire, bravo ton livre, bravo tes phrases, bravo bravo.
Merci, dit-il, et je m'enfuis.
Alors Alain Farah, qui de nous deux est le plus célèbre?