Ma petite histoire du foulard.


Je me suis abstenue pendant des mois d’en parler, fatiguée par le babillage incessant d’une société confuse. C’est maintenant que je me risque, et je m’excuse d’avance d’en rajouter. Je vais vous raconter ma petite histoire du foulard: c’est la seule que je connaisse. C’est la mienne. 

J’étais en voyage en Europe de l’est. Je visitais la petite ville de Mostar, en Bosnie.

Nous étions une dizaine à voyager ensemble le temps d’une journée, par les bons soins d’un guide extraordinaire, un bosniaque musulman nommé Bata. Il y avait dans le groupe un couple d’allemands, un anglais, une bulgare, un américain, une ukrainienne, et je ne sais qui d’autre encore. Nous étions la moitié d’hommes et de femmes, et nous étions tous jeunes, très curieux et, bien sûr, très différents les uns des autres. Cela fait déjà bien des années de cela, et ma mémoire ne conserve de la longue journée qu’un seul souvenir persistant.

C'est à la tombée du jour que nous sommes arrivés à la Dervish House, une petite maison toute blanche construite dans une immense montagne creuse. De cette montagne, dixit mon carnet de voyage de l’époque, coule une source de 19 km de long dont jamais personne n’a pu trouver l’origine. C’est un lieu considéré comme sacré et que je ressentais comme tel, l’énorme montagne couvant la toute petite maison de sa lourde robe grise.

Les derviches sont musulmans et pour entrer, nous, femmes, moitié du groupe, devions porter le foulard. Le guide avait tout prévu, et les tissus distribués, puis posés sur nos cheveux, nous avons commencé notre visite.

Nous avons parcouru avec émerveillement la splendide maison avant de nous assoir tous ensemble en silence pendant de longues minutes, question d’écouter le calme. Nous étions donc là, assis en cercle, nos yeux sagement fermés. J’ai ouvert les miens et c’est là que j’ai vu ce qu’il y avait à voir avec beaucoup de clarté: ces gens, que je connaissais peu mais que j’aimais déjà pour avoir passé avec eux une journée extraordinaire, avaient changé. Pas les hommes: eux, je les reconnaissais. Mais les femmes avaient toutes disparu. Sous le voile, Katya, Nadja, moi-même et les autres étions devenues femmes. Femmes tout simplement, femmes tout court, et femmes uniquement. Femmes. Toutes ensemble, regroupées, cataloguées, toutes ensemble invisibles.

Je me souviens de la frustration. Là, dans le calme, dans le silence, dans la montagne, je me souviens d’avoir vu disparaître mes amies et moi avec, et d’avoir vu chaque homme dans sa grande et belle individualité.


Et quand je vois une femme voilée à Montréal, c’est à ça que je pense.