Rouge
Elle me parle. Le spectacle commence à 11h dit-elle, et je dirai un mot pour vous présenter juste avant. C’est un public bilingue dit-elle, vous n’êtes pas obligée de traduire mais ce serait bien de parler dans les deux langues. Elle me parle et je l’écoute, mais mon regard se pose soudain juste au-dessus de son épaule. Il y a de grandes fenêtres qui donnent sur un petit parc aux arbres immenses. Au milieu du parc, un banc de pierre, et sur le banc, une femme.
Mon regard se pose sur elle et soudain je n’écoute plus du tout celle qui me parle. Je ne vois que cette femme. Elle porte une lourde robe de velours rouge. De fait, ce n’est pas une robe. C’est une burqa. Je suis estomaquée. Pour un peu je m’écrirais «il y a une femme en burqa rouge dans le parc!», mais mon interlocutrice me parle de détails techniques et ce n’est pas approprié.
Sous sa lourde burqa de velours rouge, la femme assise semble réfléchir, jambes croisées. Je l’imagine sous le tissu, un coude sur le genoux, la tête légèrement inclinée. Elle semble pensive. Elle a une attitude fantastique. Que regarde-t-elle? C’est l’hiver et il fait très froid aujourd’hui. Comment peut-elle rester là, nonchalante? Je crois rêver.
En fait je dois rêver. Je me dis que ce n’est pas une vraie femme, elle est trop immobile. C’est peut-être un arbuste qu’il faut protéger l’hiver? Mais alors pourquoi ce velours rouge, et quelle drôle de forme il a! Ce doit tout de même être un arbuste. Mon interlocutrice a fini de me parler. Je sors sans manteau pour aller voir l’arbuste. Il fait vraiment froid. Je m’approche de l’arbuste, mais il a un petit pied de bronze. Je n’en reviens pas. C’est bel et bien une femme.
Je rentre me mettre au chaud et je n'en reviens toujours pas. La ville de Dorval a décidé d’ériger au milieu du parc de son centre culturel une statue. Je me dis que ça s’appelle «La femme à la burqa de velours rouge» et que l'artiste l'a pensée pour déstabiliser les visiteurs, comme moi en ce moment. C’est incroyable. Quelle œuvre! C’est magistral. L’attitude de cette femme sous sa burqa. Le petit pied de bronze délicat qui sort de sous la robe. Sa solitude criante, là, au milieu du parc. La tache rouge sombre dans la neige blanche éclatante. J’ai envie de crier au génie.
Mais j’ai encore un doute. Après le spectacle, je m’informe.
La femme à la burqa de velours rouge est une simple femme de bronze. Elle a été vandalisée l’été dernier et recouverte de ce tissu pour la protéger. Cette femme de bronze tient un petit enfant dans ses bras, et elle lui lit une histoire. Personne n'a semblé remarquer la burqa.
Chère ville de Dorval, savais-tu qu’au milieu du parc de ton centre culturel se trouve une incroyable œuvre d’art involontaire?