Trio
J’ai vu cette femme sortir du bureau de la psychologue. Elle était blonde, très blonde d’une fausse blondeur, et ses cheveux étaient courts et en bataille. Cette femme était grande et jeune, et j’ai présumé qu’elle était également belle même si je n’ai pas vu son visage. Elle est sortie du bureau de la psychologue en coup de vent, du moins, c’est ainsi qu’à mon sens passe le vent, parce que cette femme est passée devant moi aussi vite que possible, sans regarder nulle part sauf droit devant elle. Elle a saisi son manteau sur les crochets de l’entrée sans ralentir, a ouvert la porte puis l’a refermée sans faire de bruit, et sans que je puisse entendre, ou voir, ou sentir autre chose qu’une femme qui fuit.
J’aurais voulu suivre cette femme toute la journée en cachette, mais c’était mon tour d’aller chez la psychologue.
*
Sur Internet j’ai vu la photo d’une petite fille qui pleure parce qu’aux frontières américaines on lui a enlevé sa mère. Sur la photo elle est droite comme un piquet et dans son corps je reconnais la détresse des petits enfants qui ne savent pas s’effondrer pour pleurer. Elle est figée là et même son linge crie sa douleur. Je m’imagine faire un petit bagage et prendre nos passeports et aller chercher mon fils à la garderie puis conduire trop vite vers les lignes américaines pour aller sauver la petite fille, la prendre contre mon coeur et lui dire que je vais m’occuper d’elle. Tout de suite après je nous imagine moi et mon enfant perdus au milieu des rednecks loin très loin de chez nous les cheveux sales les vêtements dépareillés et l’impuissance en bandoulière.
Je ne fais pas de bagages, je ne prends pas de passeport, je ne pars pas.
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J’ai marché sur le trottoir ta menotte dans la mienne en m’émerveillant de pouvoir encore te tenir la main. Tu t’émerveillais de ton côté de tout le reste. Sur le trottoir sur le chemin de l’école où tu iras l’année prochaine les larmes coulaient sur mes joues parce que je suis une mère qui pleure quand ça change, quand ça bouge, quand ça grandit. Elles coulaient comme des larmes de mère, sans que tu t’en rendes compte, silencieuses, rondes, douces, des larmes de soie. À l’école, une fois que tu as été parti faire tes petites activités, une fois que nous nous sommes fait dire que l’administration faisait de son mieux avec peu de ressources et aussi qu’il fallait absolument identifier chaque objet au nom de l’enfant, même les bas, une fois que nous nous sommes tous inscrits comme bénévoles au comité de parents, j’ai dit à quelqu’un que je connaissais dans le gymnase fade que
J’avais pleuré sur le trottoir et
Une femme que je ne connais pas s’est retournée
Vers moi immédiatement et
Elle a plongé ses yeux dans les miens et
Elle a dit qu’elle aussi avait pleuré
Toute la journée hier
Et toutes les mères autour avec leurs larmes de soie se regardaient soulagées.