Elles - portrait no 2

J’entre chez elle. Comme beaucoup d’appartements de Rio, le sien semble fait de petites boîtes déposées côte à côte, plafonds bas, pièces sans lien apparent les unes avec les autres. La cuisine est aussi la pièce d’entrée. Une petite table et trois chaises sont coincées entre le réfrigérateur et le four. Il fait très chaud; la soupe mijote sur le feu. Passé la porte, un petit couloir en forme de L mène soit à la chambre, soit à la salle de bain, soit au salon.

Le salon est la seule pièce climatisée de l’appartement, la porte en est donc close. De grandes fenêtres donnent à voir, en face, la favela dont les maisons de carton illuminent un flanc de montagne. C’est beau. Souvent, ce qui est beau est également triste, ce qui est triste est aussi beau, c’est ce que je me dis en regardant, honteusement à l’abri, l’amoncellement de vies humaines cordées sur ce flanc de montagne, tout près, si près.

Je m’assieds sur le divan. Les autres aussi. Je me terre un peu en moi-même, comme souvent quand il faut rencontrer des gens. Je croise les jambes et me prépare à garder le silence. C’est là qu’elle vient me voir. Elle s’agenouille près de moi, plonge ses yeux dans les miens, et me parle. Et toi? demande-t-elle, simplement.

Elle a une cinquantaine d’années, un beau visage très doux, et de grosses lunettes derrière lesquelles perçent des yeux d’une grande intelligence. Elle est petite et fine. Sa main s’est posée sur mon genoux avec un naturel qui me désarme. Toutes mes barrières tombent. Alors que je réponds quelque chose de banal, elle me regarde intensément, et je me sens démasquée. Mes mots vides tombent entre nous, et quand elle a fini de comprendre qui je suis, elle me sourit, se relève et me laisse seule. 

Je reste sur le divan avec l’impression d’avoir été vue et écoutée alors qu’en apparence je n’ai rien montré; rien dit.

D’elle, qui vit dans un petit appartement de Rio, en face d’une favela, d’elle qui a une soupe sur le feu et un salon climatisé, d’elle je garde le souvenir très doux d’une vraie rencontre.