Elles - portrait no 3

C’est clair que t’as pas eu de chance, tu vis sûrement dans la rue, en témoignent ton chandail de laine trop grand pour toi, les gros bas dans les vieux souliers, tes longs cheveux gris pas coiffés, ces détails que j’ai à peine le temps de remarquer, vu que tu t’en viens vers nous en bicyclette sur le trottoir. Rendue à quelques mètres de nous tu me regardes pis tu me dis, avec un air franc, et étrangement doux et avenant:

Protège ton enfant madame, j’suis saoûle!  

Tu me prends par surprise et je dis seulement: ok! On se met sur le bord du trottoir. Comme tu passes à côté de nous tu ajoutes calmement «j’ai bu une caisse de bière…» et comme pour appuyer tes paroles je sens l’odeur de l'alcool qui te colle à la peau. Sur ton visage, toujours la même douceur. 

Je t’ai souhaité une bonne journée et je t’ai souri et c’est tout parce que j’avais pas le temps de faire mieux, t’étais déjà loin. Il me semble qu’il aurait fallu plus, j’aurais voulu te connaître mieux, il m’a semblé que toi, tu m’avais tout donné, et que tu avais permis entre nous une sorte de lien vibrant, vivant.

Et comme je t’écris, je regarde par la fenêtre la pluie qui 
commence à tomber et le vent qui fait revoler les feuilles et 
j’espère que tu es à l’abri.