Déferlements
C’est lundi. Je travaille. J’y passe la journée. Je prends des pauses, je pars une brassée de lavage. Je reviens. Je travaille encore. C’est d’un ennui mortel. Je suis devant l’écran et je gagne de l’argent. Quinze minutes de travail pour ma douzaine d’oeufs bio. Trente minutes de travail pour l’activité de la journée pédagogique au service de garde. Une heure et demie de travail pour un plein d’essence. Je me demande comment je fais pour payer tout le reste. En plus, je suis relativement bien payée, imaginez, pour tellement de monde, il faut travailler 30 ou 40 minutes pour avoir sa douzaine d’oeufs bio, mais bien évidemment, quand tu travailles tout ce temps-là pour ça, tes oeufs, sont pas bio.
Quand je prends des pauses, le silence me tombe dessus, celui qui est plein d’abysses. Je sors de l’écran et j’erre. Il y a moi et le monde, je suis dans sa marge. Je ramasse des bas d’enfant par terre et je fais un peu de vaisselle. Je retourne à l’écran. Le vide me suit, le silence aussi.
À la fin de la journée, je n’ai parlé à personne, je suis vidée de toute substance, et j’ai gagné un peu d’argent. C’est terminé, j’ai fait ce que j’ai pu. Je vais chercher le petit. Au service de garde, je me demande ce qu’ont fait les autres de leur temps de travail et s’ils trouvent que la journée qu’ils viennent de passer a du sens.
Nous allons souper chez ma mère. Quand j’arrive chez elle, je suis encore vide et éteinte. Nous sommes ensemble et je fais semblant d’être vivante, alors que je suis morte. Ma mère sait tout et elle me parle patiemment. Elle me parle du film qu’elle a vu hier. Dans ce film, tout est sombre et glauque et lent. Elle me dit comment ce film lui a semblé lourd à regarder puis comment, par petits morceaux, il s’est révélé à elle, dans une force stupéfiante. Soudain, par sa bouche qui raconte, la vie déferle sur moi dans une immense vague. Pendant que j’écoute, mon corps se laisse traverser. Mon sang circule à nouveau et tout reprend finalement de l’ampleur et du sens. Ce que raconte ma mère bouleverse en moi toutes les inerties. Je suis de nouveau vivante.
Je me promets de me souvenir que, toujours, en marge de tout ce qui tente de nous anéantir, la vie déferle. Et qu’en général, il suffit de regarder le monde avec des yeux qui voient.