Courage

Il regarde par le petit trou de l’évier, le trop-plein. Il regarde longtemps puis il dit:  C’est incroyable! Je regarde à mon tour. Derrière le trou, c’est vaste. Vaste comme un endroit dont on ne voit pas les contours, ni murs, ni plafond. Tout au fond il y a des quenouilles. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas qu’il y ait une pièce derrière le trou, dans ma maison d’enfance, et je ne comprends pas que cette pièce soit si humide qu’il y pousse des quenouilles. Je me dis qu’un très grave problème d’infiltration d’eau sévit dans ma maison depuis très longtemps et qu’il faut absolument faire quelque chose.

Étonnamment, pendant que je cherche des explications, mon voisin ne se préoccupe de rien. Tout au plus trouve-t-il cela curieux. Je cherche derrière les murs et regarde par les fenêtres pour découvrir par quel mystère se cache une pièce derrière le trou du lavabo. Je regarde à nouveau et je vois maintenant plus clairement que les quenouilles tout au fond poussent dans un petit marécage, et qu’au premier plan il y a des arbustes un peu rabougris, et qu’une sorte de lande s’étale entre les deux, et qu’au-dessus d’elle de très lourds nuages gorgés d’eau grise pèsent de tout leur poids. C’est désormais tout un paysage qui se déploie sous mes yeux, un paysage magnifique et terrible à la fois.

Et je ressens soudain profondément que ce que je vois là, par le petit trou du lavabo, est un présage de fin du monde.

Et puis je me réveille. Mon premier rêve de l’année me poursuit depuis. Je peux revoir le paysage en fermant les yeux. Derrière mes paupières closes je vois les nuages bas et l’écrasante humidité, la maigre végétation et la beauté terrible qui émane de tout cela, déposée là comme une promesse.

 ***

Je suis habitée par l’idée de la mort depuis quelques temps. Je ne ressens pas cette idée comme négative ou affolante, mais plutôt comme quelque chose d’inévitable, d’inéluctable, de vrai. Il y a la mort dans tout ce qui est vivant, comment avais-je pu ne pas m’en rendre compte avant?

Dans mon rêve, le présage de fin du monde n’était ressenti que par moi. Pour l’homme à côté de moi, tout cela n’était qu’une curiosité, rien de plus. C’est peut-être, finalement, ce qui m’a donné le sentiment que le paysage de l’autre côté du trou parlait de bien autre chose. Dans Melancholia, de Lars von Trier, il y a aussi cela: qui sait? Qui ne sait pas? Qui nie? Qui accepte, finalement, de voir les choses en face? Qui construit l’abri pour être ensemble, se tenir par la main et attendre, dans un silence stupéfiant, la venue de ce qui nous pulvérisera?

La fin du monde nous colle à la peau, à tous, collectivement. Je me demande comment y survivre depuis quelques temps. Pas dans le sens de rester en vie après la fin du monde, ou pendant la fin du monde, mais plutôt dans le sens de survivre à cette idée même de la fin du monde. Devant cette idée, que sommes-nous, qu'avons-nous à dire, qu'avons-nous à faire?  

Apprendre à vivre avec l’idée de la fin est probablement l’apprentissage essentiel de ceux qui habitent le monde aujourd’hui. Ne pas nier cette idée; ne pas la fuir; apprendre à la regarder, à l’apprivoiser; avoir pour elle du respect, et devant elle de l'humilité, et cependant rester fort, et cependant vivre. Apprendre le courage.

C’est ce que je nous souhaite, du courage ensemble, pour la suite.

Vivons nos vies à l’exacte mesure de l’immensité de la mort qui les porte.

Dessin: Paule Baillargeon

Dessin: Paule Baillargeon