Très courtes histoires pour survivre au mois de janvier (ou comment mon cerveau me balance toute la journée des souvenirs sans prévenir pour me sortir de cette aridité)
Je suis à Istanbul. Une vieille femme fait descendre, du cinquième étage où elle habite, un panier d’osier par la fenêtre au bout d’une corde robuste. Dans la rue, juste en bas, le vendeur de fruits prend l’argent, remplit le panier. Son camion déborde de couleurs vives. Je regarde la vieille femme qui tire, et le panier qui remonte.
Je regarde la mer. À cet endroit, la plage tombe brusquement en pente raide et les vagues immenses et puissantes semblent creuser dans le sable un précipice. Il ne faut pas se baigner dans cette mer. Elle happe.
Je reviens de l’école primaire. J’ai très froid parce que c’est l’hiver et que je suis mal habillée. Au coin des rues Hutchison et St-Joseph je remarque soudain le son que font mes pas dans la neige. Je suis happée par le silence magnifique et je cesse immédiatement d’avoir froid.
Je suis au Brésil. Dans la cour d’une toute petite maison où un vieil homme qui tire les cartes et nourrit les déesses discute avec mon amoureux, je regarde un coq et quelques poules se promener. La rumeur de la rue bondée me parvient.
Je suis dans un grand bazar. Je passe beaucoup de temps à choisir une belle courtepointe pour la ramener chez moi à Montréal. J’hésite beaucoup. Je finis par choisir. De retour à la maison, sortie de son contexte bariolé et des odeurs d’épice, elle ne me dira plus rien et prendra la poussière dans l’armoire.
Je le rencontre dans un bar au Chili. Nous buvons des caipirinhas. L’amour que nous ferons sera vite oublié. Au matin, il partira en disant qu’il faut qu’il aille acheter des souliers propres pour son nouveau travail.
Je pars tôt le matin pour l’école secondaire et les mots de ma vie s’écrivent tout seuls dans ma tête pendant que je marche sur le trottoir. Je me demande s’il n’y a pas plus de mots dans ma vie que de vie réelle. Cette question m’occupera jusqu’à aujourd’hui.
Sous l’arbre immense qui ploie sous la canicule je trouve tes bras ouverts qui se referment sur moi. C’est la première fois et il me semble que ce ne sera pas la dernière. J’ai raison.
C'est le milieu de la nuit et je tiens la barre toute seule sur le pont d'un grand catamaran. Je ne vois pas la terre et les frontières de l'immense voûte étoilée se perdent dans les frémissements sombres de la mer. Pour une fois, le silence est partout et je n'existe plus.
Istanbul 2008.