Ma petite histoire du foulard.


Je me suis abstenue pendant des mois d’en parler, fatiguée par le babillage incessant d’une société confuse. C’est maintenant que je me risque, et je m’excuse d’avance d’en rajouter. Je vais vous raconter ma petite histoire du foulard: c’est la seule que je connaisse. C’est la mienne. 

J’étais en voyage en Europe de l’est. Je visitais la petite ville de Mostar, en Bosnie.

Nous étions une dizaine à voyager ensemble le temps d’une journée, par les bons soins d’un guide extraordinaire, un bosniaque musulman nommé Bata. Il y avait dans le groupe un couple d’allemands, un anglais, une bulgare, un américain, une ukrainienne, et je ne sais qui d’autre encore. Nous étions la moitié d’hommes et de femmes, et nous étions tous jeunes, très curieux et, bien sûr, très différents les uns des autres. Cela fait déjà bien des années de cela, et ma mémoire ne conserve de la longue journée qu’un seul souvenir persistant.

C'est à la tombée du jour que nous sommes arrivés à la Dervish House, une petite maison toute blanche construite dans une immense montagne creuse. De cette montagne, dixit mon carnet de voyage de l’époque, coule une source de 19 km de long dont jamais personne n’a pu trouver l’origine. C’est un lieu considéré comme sacré et que je ressentais comme tel, l’énorme montagne couvant la toute petite maison de sa lourde robe grise.

Les derviches sont musulmans et pour entrer, nous, femmes, moitié du groupe, devions porter le foulard. Le guide avait tout prévu, et les tissus distribués, puis posés sur nos cheveux, nous avons commencé notre visite.

Nous avons parcouru avec émerveillement la splendide maison avant de nous assoir tous ensemble en silence pendant de longues minutes, question d’écouter le calme. Nous étions donc là, assis en cercle, nos yeux sagement fermés. J’ai ouvert les miens et c’est là que j’ai vu ce qu’il y avait à voir avec beaucoup de clarté: ces gens, que je connaissais peu mais que j’aimais déjà pour avoir passé avec eux une journée extraordinaire, avaient changé. Pas les hommes: eux, je les reconnaissais. Mais les femmes avaient toutes disparu. Sous le voile, Katya, Nadja, moi-même et les autres étions devenues femmes. Femmes tout simplement, femmes tout court, et femmes uniquement. Femmes. Toutes ensemble, regroupées, cataloguées, toutes ensemble invisibles.

Je me souviens de la frustration. Là, dans le calme, dans le silence, dans la montagne, je me souviens d’avoir vu disparaître mes amies et moi avec, et d’avoir vu chaque homme dans sa grande et belle individualité.


Et quand je vois une femme voilée à Montréal, c’est à ça que je pense. 

JICIIJM

C'est l'hiver et il fait hiver. Il fait neige brune et bottes sales, gros manteau et face gelée. Je pousse ma poussette pleine de bébé et de commissions à l'assaut des bancs de neige telle une conquérante. C'est dur; c'est lourd; je suis concentrée. J'ai une queue de cheval à moitié défaite. J'ai les cheveux dans la face. Le vent nous fouette et nous mord; je suis encore loin du but.

J'aperçois au loin un gars en bicyclette qui roule en sens inverse sur le même trottoir. J'entrevois le drame. Heureusement, c'est large sur St-Denis, alors il passe sans problème à côté de moi. C'est à ce moment qu'il me dit, toujours roulant, «vous êtes très jolie, mademoiselle». Très gentiment, avec un sourire. Je me retourne, il est déjà loin.

Comme je n'y ai pas cru une seconde, j'ai tout de suite compris qu'aujourd'hui 18 décembre, c'est la Journée Internationale du Compliment Impromptu à l'Intention de la Jeune Maman (JICIIJM). Aujourd'hui, tous les hommes de la planète sortent de chez eux, sillonnent les rues à la recherche d'une nouvelle mère, de préférence négligée et fatiguée, et lui disent quelque chose de gentil.

C'est vraiment fabuleux, la JICIIJM.
J'ai beaucoup aimé mon expérience.

Célébrités

Laissez que je vous raconte une histoire. 

J'ai décidé d'aller étudier un peu en littérature en janvier, un peu voulant dire «en étudiante libre», pour faire travailler ce cerveau qui, me semble-t-il, patauge encore dans les brumes épaisses de la maternité. J'ai pensé à McGill pour la beauté du campus, oui seulement pour cela, pour la beauté. En parcourant la liste des cours et des professeurs, je tombe sur Alain Farah. Tiens Alain Farah! Celui-là même dont j'entends tout le temps parler, dont le «Pourquoi Bologne» est sur toutes les lèvres et, semble-t-il, dans toutes les chaumières, celui qui vient juste de passer à Tout le monde en parle et qui fait régulièrement chronique à «Plus on est de fous plus on lit». Bref, cette jeune star montante de la littérature, ce curieux et brillant spécimen enseigne à McGill. Fort bien, que je me dis, à McGill j'irai. 

Je me mets donc à lire «Pourquoi Bologne» et voilà qu'à chaque page se cache une phrase, au moins une, sur laquelle je m'arrête pour respirer un peu et dont je me dis ah j'aurais aimé l'écrire celle-là. 

Puis aujourd'hui je vais au salon du livre, ça doit bien faire une éternité que je n'y suis pas allée, et je vais m'asseoir sur une petite chaise pliante pour écouter en direct Marie-Louise Arsenault livrant son émission. Et alors que je me lève pour quitter, je le vois, LUI, Alain Farah. Je me dis que non quand même je ne vais pas faire comme tout le monde et lui dire bravo je lis votre livre et je vous trouve vraiment très très bon, non je ne vais pas faire comme tout le monde, je vais passer mon chemin, et je ravale mes éloges quand soudain Alain Farah me regarde et me dit: 

Bonjour Blanche! Comment vas-tu?

Et alors que je suis là absolument stupéfaite et que je bafouille un «bien toi?» qui n'a vraiment rien de convaincant, il en rajoute en me demandant si je me souviens de lui. «Te souviens-tu de moi?»

Je maudis cette mémoire défaillante, ce handicap atroce, qui me fait oublier presque chaque être humain que je croise, pas seulement le nom, le visage aussi, c'est une plaie, c'est une plaie, c'est une plaie. 

Alors je mens, je dis: bien sûr! C'est un demi mensonge, bien sûr que je me rappelle de lui, je l'ai vu à Tout le monde en parle dimanche passé. 

Puis je m'enlise dans les compliments parce que, tant qu'à être là, c'est vraiment tout ce que je trouve à dire, bravo ton livre, bravo tes phrases, bravo bravo. 

Merci, dit-il, et je m'enfuis. 

Alors Alain Farah, qui de nous deux est le plus célèbre?

 

la tête vagabonde

C’est dimanche matin et je suis assise dans ma cuisine. Pendant que mon enfant joue avec un truc en plastique, je coupe des fruits pour en faire une salade parce que je reçois pour le brunch. La radio est ouverte et j’écoute les nouvelles. J’apprends par la voix posée d’un homme qui articule bien qu’un typhon a ravagé les Philippines. Je pense un instant, profondément, aux gens là-bas, morts, disparus, et à ceux qui restent, en deuil, affamés, portant leurs enfants sur les routes, ne sachant où aller, que faire, au bord de l’abime ou en plein dedans. J’y pense beaucoup et je me sens triste d’une tristesse miséreuse, sans ressources, sans espoir. Puis mon regard croise la papaye orange et juteuse que je suis en train de couper, son étiquette «Product of Mexico» s’installant dans mon œil au passage. Je pense : cette papaye est délicieuse.

Et c’est là dans cette pensée de ma tête vagabonde que s’installe la fin du monde, insidieusement, ordinaire comme un jour de novembre.

Je suis snob de la nouveauté culturelle.

Je suis snob de la nouveauté culturelle. Celle qui vient de sortir et dont tout le monde parle. Surtout quand tout le monde dit que c'est bon. Ça fait que je finis par me rendre compte que c'est bon pour vrai beaucoup trop tard. Je suis toujours en retard de deux ans, minimum. Karkwa, en retard de deux ans. Martin Léon, en retard de deux ans. Avec pas d'casque, en retard de deux ans. Dans la lune. Snob. Ailleurs.

Aujourd'hui 1er septembre, mon p'tit gars tient sa petite voiture rouge dans ses mains et je tiens mon p'tit gars dans les miennes. On danse à propos de la journée qui s'en vient qui est flambant neuve et on trouve ça bon.

Bonne rentrée culturelle! Je vous en parle dans une couple d'années.

Celui d'avant, celui d'après

Dire qu'on a même pensé à nommer l'ensemble du domaine domestique du doux terme d'«art ménager» pour réconforter les laveuses de vaisselle sale du monde entier. L'art ménager ne lave pas que la vaisselle, il lave le cerveau.

J'en suis à ces réflexions depuis un mois. Ça fait un mois que je n'ai rien écrit, parce que rien de ce que j'ai à dire ne me semble d'intérêt public. C'est le problème du féminin: c'est à la maison que ça se passe, et c'est à la maison que ça reste. Avoir un enfant nous y confine, qu'on le veuille ou non. Je ne fais pas de guerre des sexes ici: oui, les hommes lavent la vaisselle sale. Mais rester à la maison avec son enfant implique nécessairement de laver le plancher pendant sa sieste, une réalité que l'homme au travail ne connaît généralement pas.

Mon cerveau ainsi lavé depuis des mois, je me retrouve vide et insipide à l'orée de l'automne, vaguement effrayée de voir le monde entier se remettre à l'ouvrage, moi qui suis dans sa marge. Bien sûr, techniquement, je me remets aussi au travail, mais là n'est pas la question. Il s'agit de mon cerveau. Lavé.

Il y a eu un documentaire québécois co-scénarisé par Geneviève Rioux à propos des femmes créatrices et de la maternité. Je l'ai regardé cette année avec grand intérêt. Le film n'est pas mauvais, mais la petite heure de témoignages, dont certains passionnants toutefois, ne fait qu'effleurer gentiment un sujet profond comme un gouffre. Justement, il advient que me voici dans le gouffre, flottant quelque part entre le refus d'en rester là (mère à temps plein, dans l'éternel féminin) et le refus d'en changer. Pourquoi revenir à moi-même?

Doucement mais fermement gérée par un cocktail explosif d'hormones, je vivais depuis des mois dans une contrée appelée Plénitude. Persuadée d'être à la bonne place, au bon moment, à faire la bonne chose, j'avais une contenance éblouissante, une assurance totale, solide comme le roc, habitée, en plus, par l'Amour, ce qui est loin d'être désagréable. Voici que soudainement, garderie aidant, je récupère mes heures. Des heures, plutôt. Seule chez moi, j'interroge avec lassitude l'artiste en moi en me demandant où est-ce qu'elle est passée, et je constate l'absence totale de désir.

C'est inquiétant. Il n'en est fait mention nulle part dans le documentaire.

Ainsi va le féminin, mesdames et messieurs. Éternel mystère, personne n'ose en parler. Et les femmes dans leurs cuisines se demandent toutes en quoi se faire parler de conciliation travail-famille comblera le vide qui les habite quand elles flottent entre deux mondes, celui d'avant et celui d'après.



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Pour voir le film:
http://video.telequebec.tv/video/13616/cree-moi-cree-moi-pas


La vie sauvage

Des détails en veux-tu en voilà.
Je me suis levée avec des pleurs d'enfant les cheveux dans la face et la tête dans un étau. La nuit courte pleine d'insomnies coupées en morceaux coincée lourde dans mon cou. J'ai été chercher mon bébé. J'ai joué longtemps avec lui dans le lit, joué à se donner des becs, joué à se chatouiller, joué à attrape mon IPhone, joué à vérifier si cette dent est sortie finalement. On s'est levés, je l'ai mis par terre dans la cuisine, j'ai préparé son déjeuner, des céréales avec des bananes écrasées, évidemment je n'ai rien fait pour moi, en plus il n'y avait plus de lait pour le café. Après son déjeuner on a joué encore puis il a semblé fatigué alors tellement contente je l'ai remis dans son lit et j'ai été dans le mien et il s'est endormi tout seul et moi aussi. Dehors par la fenêtre j'ai entendu les enfants de la garderie aller au parc et j'ai prié pour qu'ils ne le réveillent pas. J'ai fait quelques rêves bizarres de demi-sommeil. À dix heures vingt minutes mon bébé s'est réveillé. Je me suis levée et j'ai décidé qu'on allait me chercher un café ensemble. On s'est habillés, on est sortis. Je me suis pris un grand café au lait et une chocolatine pour emporter au café du coin puis j'ai poussé la poussette jusqu'aux jeux d'eau du parc et j'ai mis mon bébé dedans pendant vingt minutes, le temps de boire mon café. Il était content et moi aussi. On est revenus à la maison, et il était de nouveau fatigué.

J'ai déposé mon bébé dans son lit pour qu'il s'endorme. J'ai marché jusqu'à l'ordi par réflexe, je suis allée sur Facebook par réflexe, et je suis tombée sur le blogue de quelqu'un. J'ai lu.

C'étaient des mots sauvages racontant des histoires sauvages.

J'ai entendu mon bébé m'appeler et je me suis levée d'un coup. Je suis devenue tout étourdie parce que je me suis levée trop vite, et je me suis accotée où j'ai pu, une main contre le mur une main sur un dossier de chaise, en respirant bien pour ne pas m'évanouir de fatigue, parce que je n'ai pas le temps de m'évanouir de fatigue. Après j'ai été rejoindre mon bébé et en le voyant, je me suis rendue compte que j'avais oublié qui j'étais, oui je vous le jure, j'avais oublié que j'étais devenue sa mère, le temps du texte sauvage et le temps de l'évanouissement debout.

Vous dire le bien que ça m'a fait.

J'ai récupéré ma vie et j'ai repris mon bébé dans mes bras. Il était content et moi aussi.

La vie sauvage est loin derrière moi.

                                                           
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Et pour lire les mots sauvages, c'est par ici.
http://www.lesfourchettes.net/pas-une-histoire-de-piscine

Soudain la musique.

Elle est là avec moi tous les jours de ma vie depuis si longtemps. Elle flotte à mes côtés, constante et insistante. À force, il y a des jours où elle ne me dit plus rien, puisqu'en faire un métier est si difficile, puisqu'elle prend mille formes plus ou moins désirables. La musique est un show d'été devant un parterre de chaises pliantes, la musique est un local de répétition sale, la musique est un mois de janvier à 30$, la musique est un show de bar qui vous détruit les oreilles, la musique est un flot incessant de travail pour la récompense rare d'un bon show, de temps en temps, dans une bonne salle avec un bon public, pour une bonne paie.

La musique jeudi dernier était celle que j'avais à écouter pour préparer une gig de mariage, pressée chez moi, un midi d'été. J'écoutais d'une oreille extrêmement distraite en mettant le linge à laver. De la musique brésilienne, pour être précise, puisque le mariage était celui d'un brésilien avec une québécoise.

C'est là que tout à coup. C'est là que soudain.
Soudain la musique.

Soudain la musique entrée en moi sans prévenir, faisant ravages. Soudain moi qui linge sale dans les mains pleure. Soudain moi qui écoute. Soudain moi touchant au sublime, passionnée de nouveau, totalement, extrêmement vivante.

Un chef d'oeuvre c'est peut-être cela, le morceau qui vous attrape dans le détour quand vous ne vous attendez plus à rien, celui qui vous sort du marasme et refait de vous un passionné.

J'ai cherché à comprendre pourquoi. C'est une belle mélodie. C'est un bel arrangement, une belle version, sans doute. Le choeur de femmes m'a émue, l'unisson des voix est si limpide. Le plus simple a si souvent le plus d'éclat. Puis il y a dans la musique brésilienne cette chose rare, la joie et la tristesse en même temps, ce sentiment extraordinairement complet, le célèbre «saudade». Toutes ces raisons n'expliquent rien pourtant, parce que l'état de grâce est aussi dans l'oreille de celui qui écoute, et que le mystère de ce qui résonne en nous restera toujours entier, heureusement. Voici, quand même, en espérant vous voir arrêter votre ménage un instant pour goûter un peu d'éternité, et si ce n'est pas par ce morceau, je vous souhaite bientôt le vôtre.
 

Notre pain quotidien

Ça fait une éternité qu'on en parle mais on ne l'a jamais fait. Faut dire que ça prend, malgré tout, une certaine dose de culot. Parce qu'on ne fouille pas dans les poubelles, tout le monde sait ça. Sauf qu'il faudrait revoir nos principes, parce que le monde étant ce qu'il est, c'est fou ce qu'on y trouve.

Donc ça faisait une éternité qu'on en parlait, dis-je, quand tout à coup, l'occasion s'est présentée. On était là au marché Jean-Talon quand on a vu deux gars en vélo remplir des sacs de fruits et de légumes pas mal frais à même les poubelles. C'est une vraie honte, pas de prendre des trucs dans les poubelles, mais bien de les y mettre. On se comprend. Donc on s'est dit, tiens, si eux le font, pourquoi pas nous?

Nous avons notre bébé dans sa poussette qui distribue risettes et tête penchée sur le côté comme d'habitude parce qu'il sait si bien charmer la galerie. On s'approche subrepticement du lieu du crime en se répétant que, malgré les apparences, c'est très bien de faire ça. On ouvre le conteneur et il y a en effet plein de bonnes choses, de quoi remplir plusieurs frigos sans peine. Nous venons donc tout juste de commencer à faire le tri quand soudain une femme passant par là, élégante et bien mise, sac Première Moisson à la main, surprend la scène. Elle semble hésiter puis s'approche. Elle plonge la main dans son sac. Une seconde traîne en suspens dans l'air.

«Excusez-moi», articule-t-elle, gênée. «Voulez-vous un peu de pain pour le bébé? C'est un ciabatta!»


Le bout de pain venu du coeur s'est posé sur notre table de cuisine. On ne l'a pas refusé. Il nous raconte une jolie histoire, celle de notre pain quotidien.

Les nouvelles pèsent lourd

Les nouvelles de Lac-Mégantic pèsent lourd. On dirait qu'elles traînent un peu partout, exprès pour qu'on s'enfarge dedans, elles sont dans les craques du trottoir et dans les feuilles des arbres, elles sont bien sûr écrites dans le ciel et sur toutes les lèvres.

Je me traîne depuis quelques jours. On dirait que l'été est arrivé mais que la sauce pogne pas.

Ce soir j'ai pris congé d'un peu tout et je suis partie en vélo pour humer l'air doux. J'ai mangé une crème glacée. En revenant chez moi je suis tombée sur mes voisins qui s'étaient patenté un visionnement de film au grand air dans la ruelle. Ils étaient une quarantaine, bien assis, avec un bon projecteur et un bon système de son, regardant je ne sais quel film qui avait l'air bon lui aussi. J'ai regardé dans les airs et j'ai vu encore d'autres voisins sur les balcons, assis ensemble, collés, dans les bras les uns des autres. Tranquilles.

Ce soir je pense à l'extraordinaire nature de l'être humain, fragile, violente et belle. 


Liberté

Je roule toute seule dans mon vieux char sur les rangs de campagne entre Montréal et Québec. Je me dis que j'ai le goût de manger des fraises, tiens justement en voilà sur le bord du chemin. J'arrête, je descends du char, bonjour madame! Combien pour le casseau? Je mange le symbole de juin en trouvant que ça goûte un peu l'eau, c'est vrai qu'on a manqué de soleil depuis une couple de semaines.

C'est la première fois que ça m'arrive depuis très très longtemps, rouler toute seule sur les rangs de campagne je veux dire. La dernière fois c'était pour aller jouer, j'étais partie dans un gros char loué avec ma bedaine de quelques mois pis ma contrebasse. J'avais mangé de la crème glacée molle trempée dans le chocolat en regardant le fleuve, j'avais ouvert toutes les fenêtres, je m'étais même arrêtée pour sentir les grosses pivoines dans un joli jardin de Kamouraska, la plus belle chose que j'ai senti de ma vie grâce à mon olfactif de femme enceinte.

Cette fois-là les secondes avaient vraiment le goût de la liberté. On the road, tsé.

Alors maintenant que je roule à nouveau, enfin seule, dans mon vieux char, et que j'ai devant moi trois bonnes heures de conduite, et sur les genoux mon casseau de fraises, je suis bien énervée. Je regarde partout autour, où est-ce qu'elle est, Liberté? Liberté?

Liberté?

Oh, p'tit bébé. T'as vraiment tout changé.
La prochaine fois, tu viendras avec moi, tu vas voir, c'est l'fun faire de la route.

On sera libres à deux.

Sous le calme le chaos

La vie ordinaire, celle que nous, qui sommes nés au bon endroit au bon moment, avons l'occasion de vivre, me terrifie. Je la regarde souvent aller, au détour d'une rue bondée, d'une seconde furtive ou d'une conversation vide. Elle ondule au soleil, désarmante de banalité, tricotée de faits divers, remplie jusqu'au bord d'activités cordées comme le bois en hiver. Elle parle beaucoup mais elle ne dit pas grand-chose. Elle fait passer le temps. Surtout, elle fait passer le temps.

Nous sommes à l'abri, au calme, et quand nous nous révoltons, nous sommes rassurés, parce qu'il en va d'une société en santé qu'elle sache crier de temps en temps. Nous sommes tranquilles, bien portants dans les bras douillets des conventions sociales qui nous informent des choses à faire et du bon moment pour les faire.

Mais sous le calme, le chaos. La nuit guette le moment où nous nous réveillons, seuls, même accompagnés, défaits au creux de notre lit, fragiles comme des bêtes sous l'orage, nus comme des vers devant l'absolu désordre qui sous-tend notre existence. Le silence nous aborde, avec son éloquence unique, et l'obscurité montre des choses invisibles à l'oeil nu.

La nuit, le dormeur éveillé peut voir le monde s'écrouler. Il peut sentir le sol se dérober sous ses pieds. Il peut humer l'odeur de la braise qui couve. La nuit, le dormeur éveillé nage en pleine vérité. Sous le calme, le chaos, sait-il, à ce moment précis, et à deux bras il enserre son existence, sa vie ordinaire, en une muette prière, reste, reste, reste je t'en prie.

Mais sous le calme, le chaos, et si seulement le jour levant cessait de nous amadouer, nous serions bien plus aptes à sauver le monde, mes amis.

Le trou

C'est un trou, un petit trou de rien du tout dans le plancher de bois franc. Il est petit donc, et noir et profond. La poussière s'y accumule depuis des années et des années, parce que le balai n'y peut rien. Mis à part ce détail, je n'avais jamais rien remarqué d'anormal à propos de ce trou, jusqu'à ce que mon bébé ne vienne semer le doute à son sujet.

Chaque matin, quand nous le déposons par terre, c'est là qu'il se dirige. Vers le trou. Dans le trou. Rien de ce qui se trouve sur son chemin vers le trou ne l'arrête, pas un jouet, pas un meuble n'est digne de son attention. Une fois rendu au trou, il en fouille méthodiquement les entrailles, son minuscule doigt dans la poussière, concentré et sérieux.

Je crois qu'il y a quelque chose dans ce trou, mais la nature de cette chose m'échappe. Le mystère de ce trou reste entier. L'absence de réponse confère au trou une aura indéfinissable. Pour un peu, je serais attirée, comme mon bébé, par le trou. En fait, en y regardant bien, je crois que mon bébé a compris que l'essentiel de la vie, c'est ce qu'il y a dans le trou.

Et nous devrions tous, comme Alice, tomber dedans, car il y a probablement tout au fond le pays des merveilles.

C'est un secret.

Ça fait des années que je veux faire quelque chose. Ah oui, quoi? me demandez-vous. Ça dépend. Des fois, c'est un livre pour enfants, des fois, c'est un roman, des fois, c'est un disque, des fois, c'est un film, des fois, c'est une pièce de théâtre. Des fois, j'ai même une bonne idée, une très bonne idée. Quelque chose comme une sorte d'épiphanie. LE projet. Je deviens alors tout excitée, j'implose de bonheur, je suis si contente d'avoir trouvé le filon. Et alors, il faut que ça sorte. J'en parle à mon chum, écoute, j'ai eu telle idée, qu'en penses-tu? J'en parle à mes parents, j'en parle à mes amis, j'en parle même à de lointaines connaissances qui me demandent ce que je fais de bon. L'idée est toujours aussi bonne, et en plus, je constate à chaque fois que j'en parle qu'elle semble trouver écho chez les autres. Bingo! C'est une bonne idée.

Puis, une chose inattendue se produit.
Je ne fais rien.

Je veux dire, j'ai une idée, elle m'emplit d'allégresse. Je l'entretiens. Je l'astique. Sa présence me rassure. Mais elle en reste là, au stade Idée, au stade Projet, les frontières floues, la finalité vague. Et je ne fais rien.

Le temps passe.

Je veux dire, le temps passe depuis bientôt 30 ans. C'est aussi le temps que cela m'aura pris pour découvrir que ce qu'on appelle un «grand parleur, petit faiseur» est simplement quelqu'un dont l’enthousiasme excessif étouffe les projets dans l'oeuf.

Parce qu'un projet est une chose extrêmement précieuse. Une sorte d'oiseau fragile qu'on recueille et dont il faut prendre soin dans le plus grand secret, pour le faire grandir, pour lui faire prendre des forces. Un projet se cultive dans le silence, dans la réflexion, dans l'intimité. À toutes les étapes de son développement, un projet a besoin de temps, d'attention et de patience. Un projet ne doit faire son entrée dans le grand monde que lorsqu'il est terminé, ou, au moins, très bien développé.

30 ans bientôt et je découvre que pour finalement faire, il faut simplement que je me taise. Je découvre que mettre des mots sur une idée trop fraîche, et pire, dire ces mots à quelqu'un, donne une fausse impression d'accomplissement. Une idée a trouvé oreille attentive: elle est déjà, en un sens, réalisée. Elle a trouvé, non pas sa forme à elle, mais une forme, dans laquelle elle se complaît. Il est plus confortable d'en rester là, logée dans l'oreille attentive. L'oiseau est au nid, le nid est chaud et douillet, il n'apprendra jamais à voler.

Un projet qu'on tait, lui, cherchera par tous les moyens à se faire connaître. Il insistera. Confiné à l'obscurité et au silence, il apprendra à fourbir ses armes et deviendra grand, autonome. Un projet qu'on tait et qu'on nourrit dans le secret se mettra au monde lui-même, tôt ou tard.

Alors, la prochaine fois qu'on me demandera ce que je fais de bon ces temps-ci, je répondrai que c'est un secret. Ça me donnera des ailes.

Lettre à un oiseau en train de mourir dans ma cuisine.

Tu es là grand et noir avec ton plumage bleu lustré et ton long bec jaune. J'ai du déjà te voir dans la cour, picorant le gazon. J'ai du déjà t'entendre chanter dans l'arbre le matin. Peut-être que je te connais.

Tu es là grand et noir avec la tache rouge sombre de ta chair à vif qui ressemble à la terre brûlée après la guerre. Le chat de la ruelle t'a attrapé. Je l'ai vu jouer avec toi qui étais pris entre ses pattes griffues et sa gueule de félin victorieux. D'abord je me suis dit que c'était trop tard, que tu étais déjà mort. J'ai essayé de penser à autre chose.

De longues minutes plus tard mon chum a découvert que tu vivais encore. Et alors j'ai tellement pleuré. Toutes les larmes de mon corps, toutes les larmes, toutes. Il t'a déposé dans une assiette en plastique vert et il a mis une petite couverte sur toi, pour te protéger.

Maintenant tu es là dans ma cuisine par terre et ça m'a pris longtemps avant de pouvoir arrêter de pleurer. Comme une enfant, exactement, pourquoi on souffre, pourquoi on meurt? Oiseau, c'est comme ça, c'est arrivé, pardon.


Lire.

Les rares livres que j'ai gardés de l'enfance, de la grande enfance je veux dire, celle qui s'étire jusqu'à vingt ans, sont des livres de femmes. Ils trônent indélogeables à la plus belle enseigne, vieux, usés, lus jusqu'à la moelle, traînés de déménagement en déménagement comme des reliques.

Il y a Marguerite Duras et Colette surtout, il y a aussi l'Hurlevent d'Émily Brontë, Virginia Woolf et Simone de Beauvoir. Ce sont toutes des lectures héritées de ma mère, qui guida mon regard avide sur les bons mots au bon moment. Au milieu de ces livres, il y a de temps en temps un livre écrit par un homme, mais je n'y suis pas attachée de la même manière.

Récemment, je me suis demandé pourquoi.

Je suis tombée dans Colette au début de l'adolescence par Claudine à l'école, un roman de jeune fille. Mon identification à Claudine était totale et absolue comme cela peut l'être seulement à ce moment précis d'une vie. Par Claudine j'eus accès à Colette dont j'appris plus tard la drôle d'existence, trouble et pleine de folie et de douleur.

J'ai rencontré Marguerite Duras vers la fin de l'adolescence et m'en suis délectée à petites doses régulièrement depuis. Duras est une femme dont l'écriture accompagne. Ses mots restent, gravés dans la chair. Ils donnent des indices sur la vie humaine. Par elle mon regard sur les choses s'est affiné. Sa manière étrange de raconter, précise et vague à la fois, est ensorcelante. J'ai tant voulu écrire comme Duras, mais c'est impossible.

Hurlevent d'Émily Brontë. Celui-là, je l'ai lu et relu et relu encore. Il est si usé que j'ose à peine l'ouvrir. J'y suis tombée jeune et ce roman romanesque entre tous m'a fait voyager plus que tout autre dans un pays où je peux retourner à volonté pour un peu que j'y replonge en fermant les yeux. Les livres dans lesquels on tombe avec passion étant jeune sont les plus importants.

Virginia Woolf a toujours été un mystère pour moi. J'ai lu ses mots avec le sentiment d'avoir accès à quelqu'un de terriblement intelligent, trop pour moi probablement. Encore aujourd'hui, lire Woolf m'impressionne. Je voudrais la connaître de l'intérieur, mais elle me tient à respectueuse distance. Je conserve ses livres dans ma bibliothèque avec la déférence que je leur dois, pour le moment où je serai assez grande pour les lire vraiment.

Beauvoir est entrée dans ma vie sur le tard et attend patiemment que j'y retourne. Je sais qu'elle m'attend dans le détour avec ses mots incisifs qui m'ont forgée sans que je le sache. Beauvoir a fait une femme de nous toutes, tout compte fait.

Ces livres écrits par ces femmes dont je vous parle, je les aime. Je vous parle ici d'amour. C'est parce qu'ils ont tous, à leur manière, ouvert dans ma tête une porte sur l'ailleurs, mais c'est un ailleurs dont je sais qu'il m'appartient. Ce n'est pas l'ailleurs des hommes. C'est l'ailleurs des femmes. Non, ce n'est pas la même chose.

Si je vous livrais le fond de ma pensée, je vous dirais qu'il est triste que l'art des femmes soit encore en marge de celui des hommes, parce qu'à cause de cela, le regard de la moitié de l'humanité est amputé de son ailleurs.

Je pense que, ce matin, les femmes de ma bibliothèque avaient un mot à vous dire.






Changer la face du monde

C'est l'heure de pointe dans le métro et, comme toujours, le monde est gris et terne. Les visages sont éteints et les regards fuyants sous l'éclairage froid. Je me dis que plus il y a d'humains dans un espace restreint, moins il y a d'humanité.

Mais cette fois-ci, je ne suis pas seule et j'aimerais avoir une caméra cachée pour filmer ce que je vois. Mon bébé contre moi, visage tourné vers les autres, sourit généreusement à qui tombe sous la chaleur de son regard curieux. Il dépose son attention sur ceux qui l'entourent avec précision et insistance, et il sourit. À tout le monde: au punk, au vieux, à la femme voilée, au motard tatoué, à la grosse jeune fille, à l'enfant de trois ans, à l'étudiante surmenée, au retraité déprimé, au noir, au blanc.

Le métro s'anime, comme dans «le métro reprend vie, reprend âme». Ce que je vois est merveilleux. Sourires soudains, grimaces et mimiques, rires, visages pleins de surprise puis béats de bonheur, airs rébarbatifs rapidement démolis par l'insistance magnifique du sourire entier et radieux du nouveau centre du monde.

Moi, la mère invisible, je ris sous cape, et rentre chez moi au soleil de mai avec la délicieuse impression d'avoir changé la face du monde.

Le printemps, l'ailleurs et la liberté


La remise au monde est collective. Tous, toutes, surgissons à nouveau, dans de nouveaux habits, offerts au monde comme les fleurs jaillissantes, fragiles et excités comme les petites feuilles vert tendre qui nous titillent le regard. Nous nous épions du coin de l'oeil, surpris de nous découvrir, ne pouvant croire que ces gens, ces gens heureux et souriants, sont les mêmes que nous croisions taciturnes dans la rue il y a si peu. 

Mon amoureux brésilien affirme que le printemps québécois, c'est le carnaval brésilien d'ici. Un très long carnaval, doux, qui s'étire dans le temps comme un chat au soleil. Il dit que sans le carnaval québécois, il ne sait pas s'il pourrait vivre ici. 

Chaque année à pareille date me revient avec une étrange férocité le goût du voyage, comme si les effluves du printemps se faisaient écho de l'ailleurs. Ailleurs, me chuchote la brise nouvellement tiède, délicieuse. Et je me laisse envahir par les fantasmes, partir, marcher dans les rues d'une ville inconnue, entrer dans un bistrot, prendre un verre avec le premier venu. Ce n'est pas que je veuille vraiment partir d'ici. C'est seulement que, tout à coup, je me sens libre. Je veux toucher à ma liberté. Je cherche les moments de grâce. Je les appelle. Comme nous tous, alors que nous nous asseyons sur les terrasses, à l'affût du bonheur. 

La liberté est dans l'idée qu'on s'en fait. Elle est dans l'envie de partir. Dans le premier trajet en vélo, alors que nous redécouvrons comme des enfants le plaisir du mouvement au grand air. Le printemps, c'est la liberté, parce que tout est devant. C'est l'état de grâce, ce moment exact et très bref où nous rêvons tous, collectivement, du plus bel été de notre vie, avant d'avoir les deux pieds dedans, avant de nous rendre compte que c'est déjà le mois d'août.

Je vous souhaite un sublime carnaval, soyez libres et heureux.

        


Cinq à sept

Je me suis fait avaler par le frigidaire souvent. Vous savez comment ça se passe: vous rentrez chez vous. Vous ne pensez à rien. Vous vous dirigez vers votre cuisine et vous ouvrez le frigidaire. Vous contemplez son intérieur avec des yeux vitreux. Ça dure plusieurs secondes. Vous vous rendez compte que rien, du contenu de votre frigidaire, ne vous convient réellement, parce qu'en fait, vous ne savez pas ce que vous voulez. En fait, vous ne savez même pas pourquoi vous êtes là. C'est à ce moment-là que votre frigidaire vous avale.

Vous le refermez, mais le mal est fait. Vous vous sentez incroyablement démuni devant votre frigidaire refermé. Vous voulez faire autre chose, mais vous ne savez pas quoi. Le silence vous perturbe. Même le frigidaire a arrêté son chant d'ordinaire incessant. C'est dire.

Heureusement, c'est à ce moment-là, juste avant d'être complètement avalé par votre frigidaire, que vous pensez à une solution. Vous ouvrez de nouveau votre frigidaire qui vous contemple toujours d'un oeil torve, mais cette fois, vous réagissez. Vous saisissez la bière qui traîne à l'horizontal sur l'étage inférieur. Vous êtes sauvé.

Vous appelez ça un cinq à sept.


Amour.

Je suis entrée dans la pièce. J'ai discuté quelques temps avec cette femme qui posait beaucoup de questions. Je me suis étendue.

J'ai regardé le plafond pendant qu'elle promenait cette chose froide sur mon ventre. Je suis restée quelques secondes dans l'interminable attente de la confirmation de ton existence. Puis ta vie a fait irruption dans la mienne, bruyamment. Ton coeur minuscule battait si vite et si fort.

L'autre fois, j'ai posé mon oreille contre ta poitrine. En passant, j'ai senti ton odeur délicieuse de fruit mur et gouté ta peau plus douce que la douceur.

Tu es tant de beauté.

Donc j'ai posé mon oreille contre ta poitrine et j'ai écouté. C'est le même. Je l'ai reconnu.

Je voulais seulement te dire que je te connais par ton coeur.